Par Augustin Ruffat.
Je viens d’une famille où, à table, un homme qui laisse le verre de vin d’une femme, vide quelques secondes de trop, commet une quasi faute morale. On surveille. On anticipe. On ressert. Chez moi, c’est présenté comme de l’élégance, du respect.
Jusque récemment, je ne m’étais pas vraiment posé la question. Pas plus sur ce qu’on appelle, par exemple, les “Ladie’s Menus” que certaines et certains ont peut-être vu ressurgir samedi dernier pendant leur dîner de Saint-Valentin. Ces cartes sans prix sont remises aux femmes dans certains restaurants gastronomiques depuis les années 50. L’homme reçoit les tarifs quand la femme reçoit la version décorative.
En 2015, le restaurant Per Se (New York) a été attaqué pour discrimination. D’autres établissements Michelin ont dû modifier leurs pratiques. L’idée derrière ce menu est simple : l’homme paie, la femme choisit… sans savoir combien son choix coûte. Ce n’est pas anecdotique. C’est une mise sous tutelle symbolique. Et c’est exactement la logique de la galanterie traditionnelle.
Historiquement, la galanterie naît au XVIIᵉ siècle comme code de conduite sociale masculin. On place les femmes sur un piédestal tout en les tenant éloignées du pouvoir.
Aujourd’hui encore, la majorité des femmes estiment que la galanterie “traditionnelle” relève de ce qu’on appelle le sexisme bienveillant (Ifop pour Elle, 2024).
Le sexisme bienveillant, concept théorisé par Peter Glick et Susan Fiske en 1996, fonctionne ainsi : il flatte, protège, valorise… mais il enferme.
Ses effets sont mesurables. Des recherches (Personality and Social Psychology Bulletin, 2018) montrent que les hommes adhérant fortement aux normes galantes ont davantage tendance à percevoir les femmes comme moins compétentes dans les postes à pouvoir. Autrement dit, ils ouvrent des portes tout en fermant des carrières.
Le problème n’est pas le geste. C’est la hiérarchie qu’il suppose.
Tenir la porte ? Super. Mais la tenir uniquement parce que c’est une femme ? Là on bascule dans une logique implicite : les femmes sont fragiles, à protéger, à prendre en charge.
Porter des charges lourdes comme Dujardin dans OSS 117 ? Pourquoi pas. Mais si l’aide devient automatique et genrée, elle confirme un rôle : force masculine, dépendance féminine.
Le sexisme bienveillant fait nettement moins de bruit. Il sourit poliment. Mais il maintient la structure. Dans son rapport de 2024, le Haut Conseil à l’Égalité montrait que plusieurs millions de Françaises et Français adhéraient encore à des idées comme : “Les femmes ont besoin d’être protégées par les hommes.”; “Un homme doit subvenir aux besoins de sa famille.” C’est confortable, mais pas égalitaire.
Alors, on jette tout ? Non. On garde la politesse. On jette la hiérarchie. La politesse a de beau qu’elle est universelle. Elle ne dépend ni du genre, ni du statut.
Proposer son aide sans l’imposer, partager l’addition par principe puis décider librement, complimenter l’intelligence autant que l’apparence, laisser la vue mer en terrasse aux personnes qu’on aime. Hommes comme femmes.
La différence est là : la galanterie traditionnelle décide à la place de quand la politesse égalitaire respecte l’autonomie. Et ça change tout.
Sources :
https://www.cnrtl.fr/definition/galanterie
https://www.atlasobscura.com/articles/ladies-menus-no-prices-lawsuit
https://courses.washington.edu/pbafhall/563/Readings/glick%20fiske.pdf
Augustin Ruffat
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