Par Camille Lizop.
Comment donc la grande révolution féministe des années 70 avait-elle pu déboucher sur une telle déconvenue ? J’ai cherché d’autres exemples d’avancées en demi-teinte, ça m’a éclairée.
J’ai d’abord repensé à l’histoire de l’électroménager : “Moulinex libère la femme !”. En même temps que l’équipement technique facilite l’exécution de certains gestes, Moulinex assigne surtout “la femme” à résidence.
Cette ambivalence m’a fait penser à Virginia Woolf. Dans un précédent texte, je revenais sur son fameux livre Une chambre à soi. Je suggérais, au-delà des apports considérables de ce texte fondateur, une limite : si ce besoin impérieux d’avoir sa chambre à soi concerne prioritairement les femmes, c’est que les hommes, eux, sont généralement déjà comme à la maison dans l’espace public, où ils sont plus enclins à prendre de la place, à traîner, à s’exprimer haut et fort. Je faisais alors part d’une inquiétude : si ma chambre à moi devient le lieu de mon émancipation – personne pour me bloquer la route ou me couper la parole, j’ai peur qu’elle soit aussi l’horizon de mon enfermement. Je ne veux pas me satisfaire d’un monde dans lequel ma chambre à moi serait le seul lieu où, enfin, le patriarcat me laisserait tranquille.
Les progrès de l’électroménager ont offert un peu de repos salvateur aux ménagères débordées sans remettre en question la division genrée des tâches ni le travail domestique. La chambre à soi octroyait un répit salutaire, sans résoudre le problème ailleurs. La pilule, à son tour, offrait enfin la liberté de choisir de devenir mère ou non - tant pis pour les effets secondaires.
On n’a rien sans rien, vous me direz : c’est le prix à payer. Certes, un grand pouvoir (procréer) implique de grandes responsabilités. C’est précisément ce qui amène les défenseurs et les défenseuses de la contraception masculine à vouloir partager la charge contraceptive.
L’idée n’est pas neuve, il y avait bien quelques hippies (et même un centre d’information dédié en région parisienne) pour promouvoir la contraception masculine et témoigner des expérimentations déjà en cours et dans les années 80. Chez les hommes, la possibilité de “se contracepter” suscite à la fois un intérêt grandissant - en 2012, 61% des hommes se disaient prêts à prendre la pilule (CSA) - et de vives inquiétudes du côté de ceux qui voient en elle l’ultime menace pour leur virilité.
Chez les femmes, qui continuent chaque jour de se battre pour protéger leur droit à avorter, le sujet divise tout autant. Côté pile : on se réjouit de partager enfin la charge mentale, sanitaire et financière. On voit là une avancée féministe, la perspective d’une équitable répartition des responsabilités. Côté face, on redoute la dépossession. On s’inquiète de perdre le contrôle de nos corps et de nos grossesses.
Cette appréhension, on la retrouve jusque sous la plume du médecin militant féministe Martin Winckler* : « La prévention des grossesses non désirées est un problème trop sérieux pour le confier aux hommes. ». Vous voyez l’entourloupe ?
*Martin Winckler, C’est mon corps, l'Iconoclaste.
Camille Lizop
Ce texte est le second d'une trilogie. Vous voulez lire le premier épisode ? Le voilà. Vous voulez lire le suivant ? Il faudra patienter un peu, il arrivera dans deux semaines dans votre boîte mail.
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