Kessel

💌 Mais « Où sont les femmes ? » Regard sur le collectionnisme au féminin.

Par Pauline Verrier.

Curiosity Club News
2 min â‹… 05/02/2026

Paris, septembre 2025. Je soulève le couvercle de ma petite boîte à souvenirs. Photos, bracelets, billets de cinéma et tickets d’exposition presque effacés sur lesquels je distingue des noms prestigieux : la Collection Chtchoukine, Morozov, Pinault, Bemberg…Mais soudain, une petite voix intérieure, qui ressemble bizarrement à celle de Patrick Juvet, me dit : « Où sont les femmes ? ». Parce que oui, il faut bien l’admettre : l’histoire de l’art a surtout retenu des collectionneurs masculins, gardiens d’un espace à la fois élitiste et un poil viril. Les femmes collectionneuses brillent souvent par leur absence, coincées dans ce fameux « gender gap » qui distingue encore la pratique masculine de la pratique féminine du collectionnisme.

Pour comprendre cet oubli historique, il faut interroger la place que les femmes ont longtemps occupée dans la société et dans l’espace public. Traditionnellement confinée à la maison, à la décoration et à l’univers de l’intérieur, la femme incarnait le statut matrimonial et familial, visible seulement à travers le regard d’un cercle restreint. Puis, petit à petit, certaines ont décidé que rester derrière les rideaux n’était vraiment pas leur truc. Elles ont franchi la porte, parcouru le monde, voyagé, découvert, choisi et se sont mises à collectionner. Un simple pas, un geste puissant : affirmer un goût, une sensibilité, et surtout une autonomie qui dépasse largement le choix d’un nouveau papier peint. Si ce pas est souvent rendu possible par l’héritage ou le mariage, la pratique du collectionnisme devient pour elles un outil d’émancipation. Des figures comme Nélie Jacquemart ou Isabella Gardner s’imposent alors comme de véritables créatrices d’identités, dont la postérité se perpétue dans les maisons-musées qu’elles ont fondé. Grâce à leur collection, elles ont quitté le salon pour prendre place dans la cité.

En s’échappant du rĂ´le traditionnel de femme ou de mère, ces collectionneuses ont fini par bâtir, Ă  travers leurs Ĺ“uvres, une autre forme de « famille ». Une famille choisie, faite de toiles et de rencontres. Au tournant du XXᵉ siècle, elles deviennent les gardiennes de l’avant-garde, prolongeant Ă  leur manière, cette fibre maternelle. Une relation toute particulière naĂ®t alors entre collectionneuse et artiste : un mĂ©lange d’affection, de confiance et d’émotion, comme on le voit chez Gertrude Stein ou Louisine Havemeyer. Cette dimension affective donne Ă  leur collection un relief diffĂ©rent de celui de leurs homologues masculins. Moins prĂ©occupĂ©es par l’accumulation ou les jeux de pouvoir Ă©conomiques, elles se tournent plutĂ´t vers l’accompagnement, vers le geste qui soutient, qui encourage, qui ouvre la voie Ă  la crĂ©ation et Ă  l’innovation. Aujourd’hui encore, cette lignĂ©e perdure. Des figures comme Valeria Napoleone dĂ©fendent les artistes femmes (Ă©galement sous-reprĂ©sentĂ©es) et soutiennent « une vĂ©ritable « communautĂ© Â» de femmes d’âges et de nationalitĂ©s diffĂ©rents, dont les pratiques variĂ©es se rĂ©unissent autour des valeurs de courage et d’audace, loin des lois du marchĂ© de l’art. Â»*

Alors j’ai refermé ma petite boîte et comme un réflexe, j’ai lancé sur mon ordi : où sont les femmes? Elles sont là. Pas absentes, pas oubliées, juste longtemps reléguées dans les marges, derrière les figures masculines. Elles sont là avec leurs gestes pleins de charme. Ces gestes qui déplacent les lignes. Elles réinventent la collection comme une aventure sensible, intime, profondément humaine. Elles sont là. Présentes, influentes, essentielles.

* https://awarewomenartists.com/magazine/valeria-napoleone-collectionner-au-feminin-pluriel/

Source :
Julie VERLAINE, Femmes collectionneuses d’art et mécènes, de 1880 à nos jours, Hazan, 2014.

Pauline Verrier

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Par Curiosity Club


Ophélie est diplômée d’un PhD en philosophie et études de genre de l’université de Cornell (USA). Elle enseigne les humanités politiques et les questions de genre à Sciences-Po Paris. Son approche éclaire les sujets d’égalité F/H, d’inclusion et de leadership par les sciences humaines.


Valentine partage avec nous les 10 ans qu’elle a passé sur le terrain à parcourir les zones de conflits pour faire respecter le « droit de la guerre » et améliorer les conditions des civils souffrant d'années de conflits. De la gestion du risque et de la peur à l’exploitation de ses forces en passant par l’adaptation à son environnement et la négociation, vous n’êtes pas au bout de vos surprises.


Philosophe de formation, Camille a travaillé comme chargée de recherches dans le milieu de l’innovation sociale, puis comme conseillère auprès d’un élu local. Elle écrit pour contribuer à la fabrique d'un monde pétri de moins d'inégalités - qu'elles soient sexistes, classistes, racistes, validistes. Ses domaines de prédilection ? L’égalité femmes-hommes, la justice sociale et le travail, la culture et le design.

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