Par Pauline Verrier.
Paris, septembre 2025. Je soulève le couvercle de ma petite boîte à souvenirs. Photos, bracelets, billets de cinéma et tickets d’exposition presque effacés sur lesquels je distingue des noms prestigieux : la Collection Chtchoukine, Morozov, Pinault, Bemberg…Mais soudain, une petite voix intérieure, qui ressemble bizarrement à celle de Patrick Juvet, me dit : « Où sont les femmes ? ». Parce que oui, il faut bien l’admettre : l’histoire de l’art a surtout retenu des collectionneurs masculins, gardiens d’un espace à la fois élitiste et un poil viril. Les femmes collectionneuses brillent souvent par leur absence, coincées dans ce fameux « gender gap » qui distingue encore la pratique masculine de la pratique féminine du collectionnisme.
Pour comprendre cet oubli historique, il faut interroger la place que les femmes ont longtemps occupée dans la société et dans l’espace public. Traditionnellement confinée à la maison, à la décoration et à l’univers de l’intérieur, la femme incarnait le statut matrimonial et familial, visible seulement à travers le regard d’un cercle restreint. Puis, petit à petit, certaines ont décidé que rester derrière les rideaux n’était vraiment pas leur truc. Elles ont franchi la porte, parcouru le monde, voyagé, découvert, choisi et se sont mises à collectionner. Un simple pas, un geste puissant : affirmer un goût, une sensibilité, et surtout une autonomie qui dépasse largement le choix d’un nouveau papier peint. Si ce pas est souvent rendu possible par l’héritage ou le mariage, la pratique du collectionnisme devient pour elles un outil d’émancipation. Des figures comme Nélie Jacquemart ou Isabella Gardner s’imposent alors comme de véritables créatrices d’identités, dont la postérité se perpétue dans les maisons-musées qu’elles ont fondé. Grâce à leur collection, elles ont quitté le salon pour prendre place dans la cité.
En s’échappant du rôle traditionnel de femme ou de mère, ces collectionneuses ont fini par bâtir, à travers leurs œuvres, une autre forme de « famille ». Une famille choisie, faite de toiles et de rencontres. Au tournant du XXᵉ siècle, elles deviennent les gardiennes de l’avant-garde, prolongeant à leur manière, cette fibre maternelle. Une relation toute particulière naît alors entre collectionneuse et artiste : un mélange d’affection, de confiance et d’émotion, comme on le voit chez Gertrude Stein ou Louisine Havemeyer. Cette dimension affective donne à leur collection un relief différent de celui de leurs homologues masculins. Moins préoccupées par l’accumulation ou les jeux de pouvoir économiques, elles se tournent plutôt vers l’accompagnement, vers le geste qui soutient, qui encourage, qui ouvre la voie à la création et à l’innovation. Aujourd’hui encore, cette lignée perdure. Des figures comme Valeria Napoleone défendent les artistes femmes (également sous-représentées) et soutiennent « une véritable « communauté » de femmes d’âges et de nationalités différents, dont les pratiques variées se réunissent autour des valeurs de courage et d’audace, loin des lois du marché de l’art. »*
Alors j’ai refermé ma petite boîte et comme un réflexe, j’ai lancé sur mon ordi : où sont les femmes? Elles sont là. Pas absentes, pas oubliées, juste longtemps reléguées dans les marges, derrière les figures masculines. Elles sont là avec leurs gestes pleins de charme. Ces gestes qui déplacent les lignes. Elles réinventent la collection comme une aventure sensible, intime, profondément humaine. Elles sont là. Présentes, influentes, essentielles.
* https://awarewomenartists.com/magazine/valeria-napoleone-collectionner-au-feminin-pluriel/
Source :
Julie VERLAINE, Femmes collectionneuses d’art et mécènes, de 1880 à nos jours, Hazan, 2014.
Pauline Verrier
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