Par Camille Lizop.
D’après mes calculs, siffler c’était pas un truc de gonzesse. D’après le treizième morceau de l’album Psycho Tropical Berlin de La Femme non plus. Dans “Si un jour”, une jeune fille raconte tout ce qu’elle aimerait faire pour s’affranchir du patriarcat et des contraintes de genre infligées par son père.
Mais moi j’aimerais vraiment pouvoir abandonner mon Moulinex
Devenir unisexe
Pour savoir cracher
Fumer toute la journée
Marcher tout en sifflant
Porter des pantalons
Les études manquent mais les observations sont là : autour de moi aussi, ce sont les hommes qui sifflent. J’ai voulu savoir pourquoi.
D’abord, il faut noter la différence entre : siffler et être sifflé·e. On siffle les chiens, les femmes et les athlètes. Voilà qui aurait pu me mettre la puce à l’oreille.
Mais le sifflement ne se cantonne pas à un rôle autoritaire, loin s’en faut. Le sifflement se caractérise par son ambivalence. Le public siffle quand il a aimé le spectacle. Il siffle aussi, mais ça n’a rien à voir, quand il n’a pas aimé. Le sifflotement du promeneur insouciant n’a aucun rapport avec le coup de sifflet de l’arbitre. On siffle pour dire son admiration ou sa déception, pour clore un échange ou pour combler un blanc. On siffle pour un air de samba ou pour se parler entre deux vallées. On siffle pour rappeler son chien, pour féliciter les hommes, pour humilier les femmes. Que ce soit avec légèreté ou autorité, nous sifflons pour un oui ou pour un non. Alors pourquoi les hommes plus que les femmes ?
Entre ces occurrences éclectiques et malgré les différences techniques (c’est très différent de siffler avec un sifflet, avec les doigts ou avec la bouche), un point commun : siffler, c’est occuper l’espace. Dans certains cas, c’est même la fonction du sifflement, qui incarne alors ce que le linguiste Roman Jakobson a appelé la fonction phatique du langage. Contrairement aux fonctions représentatives ou expressives, qui visent à la transmission d’une information, le langage phatique a vocation à “assurer la connexion”, à maintenir le lien avec son auditoire. C’est le “allô”, ce sont les “mhm”. Le message, c’est : “je suis là”. Le sifflement ne se réduit pas toujours à cette fonction, mais il n’y échappe jamais : il occupe l’espace.
Or siffler n’est pas chanter. Là où le chant m’expose, le sifflement me protège. Le chant met à nu quand le sifflement maintient une forme de distance entre soi et le monde. Le sifflement est parfaitement compatible avec la pudeur et la préservation de son intimité, quand l’acte de chant, en impliquant la voix, met précisément l’intimité en jeu. Siffler en public, c’est se permettre d’occuper l’espace sans prendre de risques, sans trop se révéler. Siffler en public, c’est aussi une façon de s’affirmer.
J’ai mis du temps avant de savoir siffler, du temps encore avant d’assumer siffloter quand ça me prenait, sans me censurer. Je comprends maintenant pourquoi. La répartition genrée du sifflement en fait un acte bien plus subversif et moins anodin qu’il n’en a l’air. Alors, comme disait Flo Rida en 2012 : whistle, baby, whistle baby. Here we go.
Camille Lizop
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