💌 Les chiens, les femmes et les athlètes.

Par Camille Lizop.

Curiosity Club News
5 min ⋅ 15/05/2025

D’après mes calculs, siffler c’était pas un truc de gonzesse. D’après le treizième morceau de l’album Psycho Tropical Berlin de La Femme non plus. Dans “Si un jour”, une jeune fille raconte tout ce qu’elle aimerait faire pour s’affranchir du patriarcat et des contraintes de genre infligées par son père. 

Mais moi j’aimerais vraiment pouvoir abandonner mon Moulinex
Devenir unisexe
Pour savoir cracher
Fumer toute la journée
Marcher tout en sifflant 
Porter des pantalons

Les études manquent mais les observations sont là : autour de moi aussi, ce sont les hommes qui sifflent. J’ai voulu savoir pourquoi.

D’abord, il faut noter la différence entre : siffler et être sifflé·e. On siffle les chiens, les femmes et les athlètes. Voilà qui aurait pu me mettre la puce à l’oreille. 

Mais le sifflement ne se cantonne pas à un rôle autoritaire, loin s’en faut. Le sifflement se caractérise par son ambivalence. Le public siffle quand il a aimé le spectacle. Il siffle aussi, mais ça n’a rien à voir, quand il n’a pas aimé. Le sifflotement du promeneur insouciant n’a aucun rapport avec le coup de sifflet de l’arbitre. On siffle pour dire son admiration ou sa déception, pour clore un échange ou pour combler un blanc. On siffle pour un air de samba ou pour se parler entre deux vallées. On siffle pour rappeler son chien, pour féliciter les hommes, pour humilier les femmes. Que ce soit avec légèreté ou autorité, nous sifflons pour un oui ou pour un non. Alors pourquoi les hommes plus que les femmes ?

Entre ces occurrences éclectiques et malgré les différences techniques (c’est très différent de siffler avec un sifflet, avec les doigts ou avec la bouche), un point commun : siffler, c’est occuper l’espace. Dans certains cas, c’est même la fonction du sifflement, qui incarne alors ce que le linguiste Roman Jakobson a appelé la fonction phatique du langage. Contrairement aux fonctions représentatives ou expressives, qui visent à la transmission d’une information, le langage phatique a vocation à “assurer la connexion”, à maintenir le lien avec son auditoire. C’est le “allô”, ce sont les “mhm”. Le message, c’est : “je suis là”. Le sifflement ne se réduit pas toujours à cette fonction, mais il n’y échappe jamais : il occupe l’espace.

Or siffler n’est pas chanter. Là où le chant m’expose, le sifflement me protège. Le chant met à nu quand le sifflement maintient une forme de distance entre soi et le monde. Le sifflement est parfaitement compatible avec la pudeur et la préservation de son intimité, quand l’acte de chant, en impliquant la voix, met précisément l’intimité en jeu. Siffler en public, c’est se permettre d’occuper l’espace sans prendre de risques, sans trop se révéler. Siffler en public, c’est aussi une façon de s’affirmer.

J’ai mis du temps avant de savoir siffler, du temps encore avant d’assumer siffloter quand ça me prenait, sans me censurer. Je comprends maintenant pourquoi. La répartition genrée du sifflement en fait un acte bien plus subversif et moins anodin qu’il n’en a l’air. Alors, comme disait Flo Rida en 2012 : whistle, baby, whistle baby. Here we go.

Camille Lizop

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Par Curiosity Club

Française et britannique, femme, mère et amante, plume et cadre dirigeante, Julie aime les mots mais pas les cases étroites dans lesquelles on range les idées et les gens. Elle milite pour une intelligence plurielle, pour le droit à être plusieurs choses en même temps et considère la curiosité comme la plus belle des qualités. Pour Curiosity Club, elle partage des fragments de vie et pose des mots sur les déflagrations qui nous ébrèchent autant qu'elles nous grandissent. 

Ophélie est diplômée d’un PhD en philosophie et études de genre de l’université de Cornell (USA). Elle enseigne les humanités politiques et les questions de genre à Sciences-Po Paris. Son approche éclaire les sujets d’égalité F/H, d’inclusion et de leadership par les sciences humaines.

Valentine partage avec nous les 10 ans qu’elle a passé sur le terrain à parcourir les zones de conflits pour faire respecter le « droit de la guerre » et améliorer les conditions des civils souffrant d'années de conflits. De la gestion du risque et de la peur à l’exploitation de ses forces en passant par l’adaptation à son environnement et la négociation, vous n’êtes pas au bout de vos surprises. 

Philosophe de formation, Camille a travaillé comme chargée de recherches dans le milieu de l’innovation sociale, puis comme conseillère auprès d’un élu local. Elle écrit pour contribuer à la fabrique d'un monde pétri de moins d'inégalités - qu'elles soient sexistes, classistes, racistes, validistes. Ses domaines de prédilection ? L’égalité femmes-hommes, la justice sociale et le travail, la culture et le design.


Jeanne a étudié les lettres et le cinéma à Paris, Montréal et Rome. En 2024, elle s'est installée sur l'île de Groix pour reprendre la co-direction artistique du FIFIG, un festival de cinéma documentaire dédié à l'insularité. Elle travaille en parallèle sur ses propres projets de films documentaire et d'écriture.

Consultante et aujourd'hui journaliste, Clémentine s'intéresse notamment aux évolutions du monde du travail, aux questions de genre et d'égalité, et à l’écologie. Elle aime écrire sur l'actualité, les gens qu’elle rencontre ou pour détailler les pérégrinations de son cerveau.