Par Augustin Ruffat.
Ça commence par un courrier. Un mail. Un formulaire. Un contrat au nom de Madame… mais une lettre qui commence par : “Monsieur”. Pas une inégalité qui fait du bruit. Juste une succession d’automatismes a priori indolores.
Sauf que ces automatismes, mis bout à bout, racontent une histoire très claire : celle d’un monde où l’homme reste, par défaut, l’interlocuteur principal. Bienvenue dans le puits sans fond du sexisme administratif.
Contrairement à d’autres formes d’inégalités, ici, il n’y a pas (toujours) de loi injuste. Il y a des pratiques. Des réflexes. Des modèles hérités.
Dans certaines écoles, par exemple, on appelle les mères pour les absences et on leur envoie les relances du quotidien mais les décisions importantes sont adressées aux pères.
Résultat : les femmes gèrent et les hommes décident.
Même logique dans la vie courante : on demande “le responsable”, en pensant implicitement à un homme, surtout dès qu’il est question d’argent. Comme si la compétence financière avait un genre. C’est une question d’autonomie. Le Haut Conseil à l’Égalité alerte régulièrement sur ces mécanismes invisibles qui renforcent la dépendance économique des femmes.
Un autre exemple très concret : le RSA. Selon la Caisse nationale des allocations familiales, il est calculé à l’échelle du foyer, même sans mariage. Conséquence : une femme peut perdre son indépendance financière sans pour autant bénéficier d’une protection juridique équivalente. Dans certaines situations signalées, les aides sont versées sur un seul compte. S’ensuivent des difficultés à accéder aux informations et donc une dépendance accrue en cas de séparation ou de violences.
Ce n’est pas un simple bug. C’est un système qui, sans le vouloir explicitement, organise la dépendance.
Ce qui rend cette situation encore plus absurde, c’est le décalage avec la réalité. En France, les femmes assurent environ 72 % des tâches administratives du foyer (Insee, 2023).
En gros, elles remplissent les formulaires, gèrent les dossiers, suivent les échéances… mais restent moins reconnues comme interlocutrices légitimes. Elles font tourner la machine sans en avoir les clefs.
Le sexisme administratif repose sur des petites phrases répétées mille fois.
“On va voir ça avec Monsieur.”
“On envoie ça à votre mari.”
Mais bonne nouvelle ! C’est une des inégalités les plus faciles à faire bouger. Parce qu’elle se joue dans des micro-gestes :
- demander systématiquement qui est l’interlocuteur ou l’interlocutrice ;
- vérifier à qui sont adressés les documents ;
- partager les comptes, les accès, les décisions ;
- refuser les automatismes “par défaut”.
On parle souvent d’égalité en termes de salaires, de lois, de grandes réformes. Mais elle se joue aussi ici. Dans les cases qu’on coche. Dans les noms qu’on écrit. Dans les personnes à qui on s’adresse.
Le sexisme administratif est discret. Mais il est puissant, parce qu’il structure le quotidien.
Alors la prochaine fois que vous recevez un courrier adressé à “Monsieur” alors que tout passe par “Madame”, prenez le temps de corriger (femme comme homme). Parce que c’est à force de corriger ce qui paraît comme un détail qu’on finit par changer un système.
Augustin Ruffat
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