Kessel

💌 Peppa Pig contre Pat’Patrouille.

Par Ophélie Chavaroche.

Curiosity Club News
6 min â‹… 09/04/2026

Je déteste la Pat’Patrouille. Voilà, c’est dit. Non pas parce que ce dessin animé est répétitif et que ses voix aiguës me trouent les oreilles. Je hais la Pat’Patrouille parce que sous ses petits airs de chiens mignons, elle propose une vision du monde qui me terrorise.

D’abord, l’évidence : le chef est un garçon, il donne des ordres Ă  des subalternes qu’il ne consulte jamais, il concentre les pouvoirs et s’imagine avoir rĂ©ponse Ă  tout. L’incarnation du leadership Ă  l’ancienne.

Continuons dans la ronde des stĂ©rĂ©otypes. Dans l’équipe de chiens qui obĂ©it Ă  Ryder, on comptait un seul personnage fĂ©minin au dĂ©but de la sĂ©rie. Un chiot cocker, toujours vĂŞtue de rose. Vous allez me dire : oui mais elle pilote un hĂ©licoptère ! Certes, un hĂ©licoptère rose. Qui fait d’elle une sorte de volatile pas très sĂ©rieux, folâtrant dans le monde aĂ©rien (d’ailleurs elle s’appelle Skye en VO et Stella en VF), tandis que ses compères sont dĂ©finis par des qualitĂ©s immĂ©diatement identifiables et valorisĂ©es socialement : Chase a le flair d’un limier, Ruben est super costaud, Marcus brille par son dynamisme. En d’autres termes, les mâles inspirent le professionnalisme ; la femelle dĂ©crit de charmantes arabesques dans le ciel. Notons aussi qu’avant l’arrivĂ©e de la chienne Everest (qui est dĂ©crite comme un garçon manquĂ©), Stella Ă©tait un parfait exemple de ce que la journaliste amĂ©ricaine Katha Pollitt a nommĂ© « le principe de la Schtroumpfette Â», c’est-Ă -dire la prĂ©sence dans un groupe d’un unique personnage de femme n’existant qu’à travers ses attributs fĂ©minins, tandis que les hommes possèdent des identitĂ©s complexes Ă  part entière.

Ă€ ce stade de votre lecture, vous ĂŞtes en droit de me rĂ©pondre : ah OphĂ©lie tu pinailles, et puis la majoritĂ© des dessins animĂ©s repose sur des figures clairement reconnaissables et donc souvent stĂ©rĂ©otypĂ©es ! Cependant lĂ  oĂą la Pat’Patrouille enfonce le clou, c’est dans sa façon d’apporter de l’aide Ă  ceux qui en ont besoin. Une façon qui glorifie la technique et efface toute forme d’humanitĂ©.

C’est toujours le mĂŞme schĂ©ma : face Ă  une situation urgente, Ryder convoque son Ă©quipe par sa tablette connectĂ©e. Les animaux attendent passivement que le maĂ®tre les sĂ©lectionne et les mette au travail. Chaque chien a une fonction prĂ©cise ; l’individu se dĂ©finit par son utilitĂ©. Il n’y a pas de discussion, pas de dĂ©saccord, pas d’initiative, pas d’agency. C’est un monde totalitaire.

Le chef est le grand manitou du discours rationnel : il calcule, mesure et dĂ©termine la meilleure approche, toujours selon des critères techniques. Ă€ l’écran c’est rigolo, on assiste Ă  des ribambelles de vĂ©hicules qui foncent porter secours aux victimes. Il y a un cĂ´tĂ© Inspecteur Gadget quand les chiens font jaillir leurs tournevis, leurs drones, leurs Ă©chelles. Mais rappelez-vous, Inspecteur Gadget se ridiculisait souvent, tandis que ces toutous augmentĂ©s sont des machines parfaites. S’ils dĂ©faillent, c’est pour mieux rĂ©ussir ensuite, pas pour nous faire rire.

C’est donc par l’équipement matĂ©riel que la Pat’Patrouille rĂ©pond aux besoins des personnes. Elle garantit la sĂ©curitĂ© physique, en escamotant totalement la question de la sĂ©curitĂ© psychologique. Le vocabulaire est pragmatique (on parle de mission, de vigilance, de sauvetage) ; Ă  aucun moment n’est abordĂ©e la dimension Ă©motionnelle que recouvre forcĂ©ment une dĂ©marche de secours.

Pour moi la Pat’Patrouille incarne l’effacement total des pratiques de care qui sont au cĹ“ur de nos rapports sociaux. Non seulement la solution prime sur la comprĂ©hension de la situation, mais de surcroĂ®t cette solution est forcĂ©ment, systĂ©matiquement technologique. Cela rappelle les travaux du chercheur amĂ©ricain Evgeny Morozov, qui en 2014 nous interpellait sur la posture « techno-solutionniste Â» de la Silicon Valley. L’industrie de la tech, disait-il, nous invite Ă  croire qu’il faut soigner nos problèmes de santĂ© par des objets connectĂ©s que l’on paye au prix fort plutĂ´t que de dĂ©fendre le financement des hĂ´pitaux par l’État. Ainsi notre sociĂ©tĂ© ne repose plus sur « le vieux modèle de solidaritĂ© Â» mais sur « l’avènement d’un modèle nĂ©olibĂ©ral très individualisĂ© Â». C’est prĂ©cisĂ©ment ce qui me gĂŞne dans la Pat’Patrouille : l’intervention, ad nauseam, d’une escouade paramilitaire si obnubilĂ©e par ses gadgets qu’elle nous fait oublier qu’il existe d’autres façons – moins spectaculaires, plus Ă©thiques - de rĂ©soudre les problèmes.

Sans doute faut-il regarder la Pat’Patrouille comme Starship Troopers, le film de Verhoeven sorti en 1997. Un monde oĂą tout a l’air si bien organisĂ©, oĂą les hĂ©ros sont si lisses qu’on finit par comprendre qu’il s’agit lĂ  d’une dangereuse dystopie. Et sinon, pour nos enfants ? Chez moi j’accueille volontiers Peppa Pig, pour ses personnages imparfaits et joyeux, Gigantosaurus pour l’esprit collectif, et surtout Bluey, qui cĂ©lèbre la confiance, la nuance et l’intelligence Ă©motionnelle !

Ophélie Chavaroche, philosophe des petits et grands

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Ophélie est diplômée d’un PhD en philosophie et études de genre de l’université de Cornell (USA). Elle enseigne les humanités politiques et les questions de genre à Sciences-Po Paris. Son approche éclaire les sujets d’égalité F/H, d’inclusion et de leadership par les sciences humaines.


Valentine partage avec nous les 10 ans qu’elle a passé sur le terrain à parcourir les zones de conflits pour faire respecter le « droit de la guerre » et améliorer les conditions des civils souffrant d'années de conflits. De la gestion du risque et de la peur à l’exploitation de ses forces en passant par l’adaptation à son environnement et la négociation, vous n’êtes pas au bout de vos surprises.


Philosophe de formation, Camille a travaillé comme chargée de recherches dans le milieu de l’innovation sociale, puis comme conseillère auprès d’un élu local. Elle écrit pour contribuer à la fabrique d'un monde pétri de moins d'inégalités - qu'elles soient sexistes, classistes, racistes, validistes. Ses domaines de prédilection ? L’égalité femmes-hommes, la justice sociale et le travail, la culture et le design.

Jeanne a étudié les lettres et le cinéma à Paris, Montréal et Rome. En 2024, elle s'est installée sur l'île de Groix pour reprendre la co-direction artistique du FIFIG, un festival de cinéma documentaire dédié à l'insularité. Elle travaille en parallèle sur ses propres projets de films documentaire et d'écriture.

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Consultant senior chez Curiosity, Augustin Ruffat accompagne les organisations dans leurs stratĂ©gies globales de diversitĂ©, d’équitĂ© et d’inclusion; de l’égalitĂ© femmes-hommes Ă  la lutte contre les stĂ©rĂ©otypes, en passant par la transformation des cultures managĂ©riales. EngagĂ© personnellement sur ces sujets, il est Ă©galement crĂ©ateur du compte Instagram ally_b-a.ba, dĂ©diĂ© Ă  l'Ă©galitĂ© femmes-hommes et Ă  la lutte contre les VSS. En tant qu’alliĂ©, il interroge la place et le rĂ´le des hommes dans ces dynamiques, et les invite Ă  devenir des partenaires actifs du changement.


Française et britannique, femme, mère et amante, plume et cadre dirigeante, Julie aime les mots mais pas les cases Ă©troites dans lesquelles on range les idĂ©es et les gens. Elle milite pour une intelligence plurielle, pour le droit Ă  ĂŞtre plusieurs choses en mĂŞme temps et considère la curiositĂ© comme la plus belle des qualitĂ©s. Pour Curiosity Club, elle partage des fragments de vie et pose des mots sur les dĂ©flagrations qui nous Ă©brèchent autant qu'elles nous grandissent.