Par Ophélie Chavaroche.
Je déteste la Pat’Patrouille. Voilà, c’est dit. Non pas parce que ce dessin animé est répétitif et que ses voix aiguës me trouent les oreilles. Je hais la Pat’Patrouille parce que sous ses petits airs de chiens mignons, elle propose une vision du monde qui me terrorise.
D’abord, l’évidence : le chef est un garçon, il donne des ordres à des subalternes qu’il ne consulte jamais, il concentre les pouvoirs et s’imagine avoir réponse à tout. L’incarnation du leadership à l’ancienne.
Continuons dans la ronde des stéréotypes. Dans l’équipe de chiens qui obéit à Ryder, on comptait un seul personnage féminin au début de la série. Un chiot cocker, toujours vêtue de rose. Vous allez me dire : oui mais elle pilote un hélicoptère ! Certes, un hélicoptère rose. Qui fait d’elle une sorte de volatile pas très sérieux, folâtrant dans le monde aérien (d’ailleurs elle s’appelle Skye en VO et Stella en VF), tandis que ses compères sont définis par des qualités immédiatement identifiables et valorisées socialement : Chase a le flair d’un limier, Ruben est super costaud, Marcus brille par son dynamisme. En d’autres termes, les mâles inspirent le professionnalisme ; la femelle décrit de charmantes arabesques dans le ciel. Notons aussi qu’avant l’arrivée de la chienne Everest (qui est décrite comme un garçon manqué), Stella était un parfait exemple de ce que la journaliste américaine Katha Pollitt a nommé « le principe de la Schtroumpfette », c’est-à-dire la présence dans un groupe d’un unique personnage de femme n’existant qu’à travers ses attributs féminins, tandis que les hommes possèdent des identités complexes à part entière.
À ce stade de votre lecture, vous êtes en droit de me répondre : ah Ophélie tu pinailles, et puis la majorité des dessins animés repose sur des figures clairement reconnaissables et donc souvent stéréotypées ! Cependant là où la Pat’Patrouille enfonce le clou, c’est dans sa façon d’apporter de l’aide à ceux qui en ont besoin. Une façon qui glorifie la technique et efface toute forme d’humanité.
C’est toujours le même schéma : face à une situation urgente, Ryder convoque son équipe par sa tablette connectée. Les animaux attendent passivement que le maître les sélectionne et les mette au travail. Chaque chien a une fonction précise ; l’individu se définit par son utilité. Il n’y a pas de discussion, pas de désaccord, pas d’initiative, pas d’agency. C’est un monde totalitaire.
Le chef est le grand manitou du discours rationnel : il calcule, mesure et détermine la meilleure approche, toujours selon des critères techniques. À l’écran c’est rigolo, on assiste à des ribambelles de véhicules qui foncent porter secours aux victimes. Il y a un côté Inspecteur Gadget quand les chiens font jaillir leurs tournevis, leurs drones, leurs échelles. Mais rappelez-vous, Inspecteur Gadget se ridiculisait souvent, tandis que ces toutous augmentés sont des machines parfaites. S’ils défaillent, c’est pour mieux réussir ensuite, pas pour nous faire rire.
C’est donc par l’équipement matériel que la Pat’Patrouille répond aux besoins des personnes. Elle garantit la sécurité physique, en escamotant totalement la question de la sécurité psychologique. Le vocabulaire est pragmatique (on parle de mission, de vigilance, de sauvetage) ; à aucun moment n’est abordée la dimension émotionnelle que recouvre forcément une démarche de secours.
Pour moi la Pat’Patrouille incarne l’effacement total des pratiques de care qui sont au cœur de nos rapports sociaux. Non seulement la solution prime sur la compréhension de la situation, mais de surcroît cette solution est forcément, systématiquement technologique. Cela rappelle les travaux du chercheur américain Evgeny Morozov, qui en 2014 nous interpellait sur la posture « techno-solutionniste » de la Silicon Valley. L’industrie de la tech, disait-il, nous invite à croire qu’il faut soigner nos problèmes de santé par des objets connectés que l’on paye au prix fort plutôt que de défendre le financement des hôpitaux par l’État. Ainsi notre société ne repose plus sur « le vieux modèle de solidarité » mais sur « l’avènement d’un modèle néolibéral très individualisé ». C’est précisément ce qui me gêne dans la Pat’Patrouille : l’intervention, ad nauseam, d’une escouade paramilitaire si obnubilée par ses gadgets qu’elle nous fait oublier qu’il existe d’autres façons – moins spectaculaires, plus éthiques - de résoudre les problèmes.
Sans doute faut-il regarder la Pat’Patrouille comme Starship Troopers, le film de Verhoeven sorti en 1997. Un monde où tout a l’air si bien organisé, où les héros sont si lisses qu’on finit par comprendre qu’il s’agit là d’une dangereuse dystopie. Et sinon, pour nos enfants ? Chez moi j’accueille volontiers Peppa Pig, pour ses personnages imparfaits et joyeux, Gigantosaurus pour l’esprit collectif, et surtout Bluey, qui célèbre la confiance, la nuance et l’intelligence émotionnelle !
Ophélie Chavaroche, philosophe des petits et grands
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