Par Clémentine Buisson.
Imaginez un groupe de parole entre malades. Ils se retrouvent régulièrement à l’hôpital pour discuter des impacts quotidiens et difficiles de leurs symptômes et des traitements. Imaginez encore, que la mairie, un média ou un parti politique s'offusque et crie au communautarisme et à l’exclusion. Certains badauds se moquent de ces “groupes de fragiles” et d’autres insistent pour y participer ou militent pour en créer d’autres, entre personnes “non-malades.” Cela vous semble étrange, tiré par les cheveux ? Ce sont pourtant les critiques que récoltent souvent les initiatives en “non-mixité” lorsqu’elles concernent d’autres catégories de population.
La non-mixité n'a en effet pas toujours bonne presse, notamment en France. Selon qu’elle concerne les personnes issues de l’immigration, la communauté LGBTQ ou les groupes de femmes, son évocation récolte, au mieux quelques sourcils levés et au pire de véritables levées de bouclier.
Mais de quoi parle-t-on exactement ?
La non-mixité correspond à la volonté de réserver des espaces (de discussions, de fête, de sport…) à une catégorie de personnes en particulier. Elle intervient généralement dans le cadre de groupes de personnes partageant un vécu commun, parfois synonyme de vulnérabilité et souvent emprunt de discriminations. L'idée de cette pratique est alors de pouvoir vivre, réfléchir et discuter sans avoir à s’expliquer ou se justifier constamment. Et ce n'est pas un phénomène récent.
À l'origine ce sont les étudiants noirs-américains qui l'utilisent dans les universités pour construire une réflexion commune et organiser la lutte pour les droits civiques dans les années 60. En France, elle se démocratise particulièrement avec le Mouvement de Libération des Femmes et les réunions entre femmes. “Pas d’hommes dans notre mouvement, non par racisme de sexe mais parce que nous pensons que les femmes doivent s’organiser et ne pas tomber dans le paternalisme de certains hommes”, écrivent des militantes dans le journal, La voix des femmes*.
L’outil que constitue la non-mixité se concrétise très différemment selon les contexte, en voici quelques exemples :
Certains syndicats, agricoles ou non, disposent de sections féminines ou de « commissions femmes ». Une agricultrice de la FDSEA explique : « ça permet entre autres aux femmes de se mettre en avant, et en passant par la section agricultrice, de pouvoir avoir une place dans les autres sections ». Cette pratique est elle-même héritée de la JAC (Jeunesse Agricole Chrétienne) qui dès les années 60 proposaient des groupes entre femmes notamment pour les former à la comptabilité et les pousser à créer leurs propres ateliers (volaille, transformation…) pour gagner un peu d’indépendance économique. Avec, il est vrai, une certaine idée de la “complémentarité des sexes”.
Dans son ouvrage Syndiquées, Cécile Guillaume explique que les sections féminines (ici des syndicats non-agricoles) avaient pour but “d’apprivoiser” les femmes dans les années 1920, puis, dans les années 1960 “d’aider les femmes à trouver leur place dans le syndicat”. La problématique est donc ancienne.
De façon peut-être plus légère mais tout aussi politique, certains événements et lieux festifs sont réservés aux femmes et aux personnes LGBTQ. C'est notamment le cas de la Bringue qui proposent des soirées dans plusieurs ville françaises, au Luxembourg et en Belgique ou encore de la Mutinerie, bar emblématique de Paris pour les femmes queer. Certaines entreprises proposent même des séjours organisés, uniquement entre femmes.
Pour les personnes concernées, la non-mixité est donc un moyen d’émancipation mais aussi une soupape de décompression. Elle permet de se délester des regards insistants, de s’éloigner du danger parfois, de s’organiser politiquement, et ce faisant, de reprendre un peu de pouvoir sur leur vie.
Sources :
*Jacquemart, A., & Masclet, C. (2017). Mixités et non-mixités dans les mouvements féministes des années 1968 en France. Clio, 46, 221–247
Clémentine Buisson
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