Par Ophélie Chavaroche.
On n’en finit pas, ces jours-ci, de s’inquiéter de l’IA. Comment envisager le futur, prévoir les métiers voués à disparaître, se préparer à une utilisation débridée en contexte de guerre, vous voyez le tableau.
Mais ce qui me préoccupe particulièrement, c’est que le monde de la tech est puissamment masculin. En France, à peine un quart des emplois du numérique est occupé par des femmes. Ce chiffre est d’ailleurs trompeur, puisqu’un tiers d’entre elles travaillent en réalité dans les métiers de la communication. Et pour couronner le tout, la data montre une tendance effrayante : la moitié des femmes quittent la tech avant leurs 35 ans, jugeant le secteur peu compatible avec une vie de famille.
En d’autres termes : la tech grandit, pense et construit le monde sans que les femmes aient leur mot à dire.
Alors, je pourrais vous faire la liste de tous les problèmes qui découlent de cette situation, mais je crois que l’actualité est déjà assez déprimante comme ça. Permettez-moi donc plutôt de mettre en lumière ce qui pourrait advenir si les femmes investissaient en masse le monde de la tech.
On irait plus vite pour corriger les dérives discriminatoires des IA. Vous le savez, ces dernières s’entraînent sur des milliards de textes issus d’internet, où les stéréotypes pullulent. Si les femmes avaient été aux manettes, elles auraient peut-être trouvé bizarre que Google Translate se soit arrogé le droit de choisir le genre des pronoms non-genrés qu’on trouve dans les langues comme le turc et le hongrois. Car Google Translate choisissait artificiellement un genre en fonction de la valorisation sociale du métier, en disant « il est médecin » et « elle est infirmière »…
On sortirait enfin de l’illusion du « masculin neutre ». Vous pensez que les outils de reconnaissance faciale fonctionnent de façon égale sur tous les visages ? Pas du tout. Comme l’a montré l’informaticienne Joy Buolamwini, les algorithmes détectent mieux les visages d’hommes blancs, parce que ce sont précisément des hommes blancs qui les ont codés. On s’imagine que les discours et les outils scientifiques sont objectifs : non, ils sont marqués par les biais des personnes qui les produisent. Par exemple, si vous prenez un traitement médical, dites-vous qu’il est possible qu’il n’ait jamais été testé sur les femmes, puisqu’elles étaient exclues des essais cliniques jusqu’au milieu des années 1990...
Et puis, si les femmes étaient majoritaires dans la tech, elles auraient certainement pas mal de choses à dire sur ce que la société impose à leurs corps. Car oui, hommes et femmes ont des corps, mais les femmes ont tous les jours l’occasion de se rendre compte que leur corps ne leur appartient pas tout à fait. Il est soumis aux regards, instrumentalisé par la publicité, réglementé par des lois sur la procréation. Si les femmes étaient décideuses dans la tech, que diraient-elles de la collecte des données liées aux règles ou à la grossesse ? Comment se positionneraient-elles sur l’utilisation de ces données par des assureurs, des employeurs, des États ?
Enfin, on adopterait peut-être une posture plus empathique. Non pas que les femmes soient « naturellement » plus empathiques : l’empathie n’est pas innée, c’est une compétence que les femmes sont amenées à développer dès l’enfance à coup de poupées, dînettes et « occupe-toi de ton frère ». Évidemment toutes les femmes ne sont pas des reines du care, le sujet n’est pas là. Ce qui est certain, c’est qu’en renforçant la présence des femmes dans la tech, on prendrait mieux en compte les besoins des personnes, notamment émotionnels et psychologiques. On poserait autrement le problème du harcèlement en ligne. Et je doute que les femmes auraient jugé pertinent d’inventer un outil comme celui proposé il y a trois mois par Grok, l’IA de Musk, pour « s’amuser » à déshabiller les femmes…
Ophélie Chavaroche, philosophe garantie sans IA
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