Kessel

đź’Ś Oser agir.

Par Ophélie Chavaroche.

Curiosity Club News
6 min â‹… 17/10/2024

RĂ©cemment, alors que j’animais une formation en entreprise, une participante s’est Ă©vanouie pendant la pause. ArrivĂ©e Ă  ses cĂ´tĂ©s, j’ai constatĂ© deux choses : toutes les personnes qui s’étaient prĂ©cipitĂ©es dans sa direction Ă©taient des femmes, tandis que les hommes se tenaient en retrait. Et de façon Ă©vidente, notre groupe de femmes avait rĂ©parti les rĂ´les pour agir au mieux : nous avons entrouvert sa chemise, calĂ© son dos, tenu sa main et alertĂ© la sĂ©curitĂ©.

Cette jeune femme est sortie de l’hĂ´pital quelques heures plus tard. Mais moi, je suis restĂ©e avec des questions que j’aimerais explorer avec vous. Qu’est-ce qui fait, dans une situation d’urgence, que l’on intervient ou que l’on s’abstient ? Quels sont les impensĂ©s culturels qui aujourd’hui encore font obstacle, pour les femmes, Ă  l’accès aux premiers secours ?


Ce jour-lĂ , ma responsabilitĂ© d’intervenante professionnelle Ă©tait claire : quoique docteure en philo et pas en mĂ©decine - donc prodigieusement inutile auprès d’une personne inconsciente – il me semblait Ă©vident de faire tout mon possible pour aider. Mais qu’en Ă©tait-il pour les cinq autres femmes accourues Ă©galement ? Je crois qu’elles illustrent bien la distinction que les Ă©tudes en psychologie sociale opèrent entre upstanders et bystanders. Dans une situation d’urgence, les upstanders interviennent, les bystanders attendent. Soulignons qu’il s’agit lĂ  d’une façon d’agir Ă  partir de son sens de la responsabilitĂ©. Les upstanders ne sont pas plus courageux, et encore moins moralement supĂ©rieurs. Si les bystanders perçoivent aussi l’urgence de la situation, la diffĂ©rence rĂ©side dans le fait qu’ils voient leur comportement inhibĂ© par « l’effet tĂ©moin Â» : chacun pense que l’autre est plus Ă  mĂŞme d’intervenir, et donc… personne ne fait rien. En rĂ©sumĂ©, lĂ  oĂą les upstanders endossent la responsabilitĂ© collective, les bystanders laissent leur responsabilitĂ© se diluer dans le groupe, au risque qu’elle disparaisse. Toute cette rĂ©flexion sur le passage Ă  l’action responsable – thĂ©orisĂ©e par les professeurs John Darley et Bibb LatanĂ© en 1968 – trouve son origine dans une histoire affolante : pourquoi les voisins de Kitty Genovese n’ont-ils pas levĂ© le petit doigt alors que la jeune new yorkaise, qui appelait Ă  l’aide, Ă©tait violĂ©e et assassinĂ©e ? On le voit, la notion de upstander se rĂ©vèle ĂŞtre un outil puissant pour penser une panoplie de situations, de l’incident Ă  l’agression. « Vais-je agir, ou attendre que d’autres – mieux qualifiĂ©s - le fassent ? Â»

Quelques jours après l’évanouissement de la jeune femme, une amie m’a apportĂ© un Ă©clairage intĂ©ressant en me racontant sa formation aux premiers secours. « J’ai demandĂ© pourquoi on s’entraĂ®nait uniquement sur des mannequins masculins, et tu sais ce qu’on m’a dit ? Que trop de personnes Ă©taient mal Ă  l’aise Ă  l’idĂ©e de dĂ©boutonner le chemisier d’une femme ! » Ă€ ce moment-lĂ  bien sĂ»r j’ai revu les hommes en retrait tandis que les femmes manipulaient le corps inerte de leur collègue. En est-on vraiment encore lĂ  ? Oui, selon l’étude de Audrey Blewer, professeure Ă  l’universitĂ© de Duke. Après avoir Ă©pluchĂ© 20 000 cas, Blewer a constatĂ© que seulement 39 % des femmes victimes d’un arrĂŞt cardiaque dans un lieu public ont Ă©tĂ© rĂ©animĂ©es, contre 45 % des victimes de sexe masculin. Raison Ă©voquĂ©e : les tĂ©moins hĂ©sitent Ă  toucher la poitrine des femmes qui, mĂŞme en cas d’urgence, reste un symbole hypersexualisĂ©.

RĂ©sumons. En cas d’incident mĂ©dical, de nombreux bystanders parmi nous attendront que les autres interviennent. D’autres Ă©viteront d’agir car, inconsciemment, la morale prime sur l’urgence vitale. Devant ces constats, je partage avec vous, non sans effroi, le conseil ultra pragmatique d’un pompier : « Mesdames, portez une montre connectĂ©e ! Elle seule sera capable d’alerter les secours. Â» Alors c’est ça le futur ? La technique qui pallie nos biais et nos bassesses d’humains ? Plus que jamais, mesdames et messieurs : Ă©duquons-nous Ă  agir, sortons le corps fĂ©minin du registre sexuel, soyons des upstanders mĂŞme si ça nous flanque la frousse ou qu’on a peur de mal faire. Si demain je m’évanouis dans la rue, j’aimerais que ce soit dans un monde oĂą les gens osent agir.

Ophélie Chavaroche

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Ophélie est diplômée d’un PhD en philosophie et études de genre de l’université de Cornell (USA). Elle enseigne les humanités politiques et les questions de genre à Sciences-Po Paris. Son approche éclaire les sujets d’égalité F/H, d’inclusion et de leadership par les sciences humaines.


Valentine partage avec nous les 10 ans qu’elle a passé sur le terrain à parcourir les zones de conflits pour faire respecter le « droit de la guerre » et améliorer les conditions des civils souffrant d'années de conflits. De la gestion du risque et de la peur à l’exploitation de ses forces en passant par l’adaptation à son environnement et la négociation, vous n’êtes pas au bout de vos surprises.


Philosophe de formation, Camille a travaillé comme chargée de recherches dans le milieu de l’innovation sociale, puis comme conseillère auprès d’un élu local. Elle écrit pour contribuer à la fabrique d'un monde pétri de moins d'inégalités - qu'elles soient sexistes, classistes, racistes, validistes. Ses domaines de prédilection ? L’égalité femmes-hommes, la justice sociale et le travail, la culture et le design.

Jeanne a étudié les lettres et le cinéma à Paris, Montréal et Rome. En 2024, elle s'est installée sur l'île de Groix pour reprendre la co-direction artistique du FIFIG, un festival de cinéma documentaire dédié à l'insularité. Elle travaille en parallèle sur ses propres projets de films documentaire et d'écriture.

Consultante et aujourd'hui journaliste, Clémentine s'intéresse notamment aux évolutions du monde du travail, aux questions de genre et d'égalité, et à l’écologie. Elle aime écrire sur l'actualité, les gens qu’elle rencontre ou pour détailler les pérégrinations de son cerveau.

Consultant senior chez Curiosity, Augustin Ruffat accompagne les organisations dans leurs stratĂ©gies globales de diversitĂ©, d’équitĂ© et d’inclusion; de l’égalitĂ© femmes-hommes Ă  la lutte contre les stĂ©rĂ©otypes, en passant par la transformation des cultures managĂ©riales. EngagĂ© personnellement sur ces sujets, il est Ă©galement crĂ©ateur du compte Instagram ally_b-a.ba, dĂ©diĂ© Ă  l'Ă©galitĂ© femmes-hommes et Ă  la lutte contre les VSS. En tant qu’alliĂ©, il interroge la place et le rĂ´le des hommes dans ces dynamiques, et les invite Ă  devenir des partenaires actifs du changement.


Française et britannique, femme, mère et amante, plume et cadre dirigeante, Julie aime les mots mais pas les cases Ă©troites dans lesquelles on range les idĂ©es et les gens. Elle milite pour une intelligence plurielle, pour le droit Ă  ĂŞtre plusieurs choses en mĂŞme temps et considère la curiositĂ© comme la plus belle des qualitĂ©s. Pour Curiosity Club, elle partage des fragments de vie et pose des mots sur les dĂ©flagrations qui nous Ă©brèchent autant qu'elles nous grandissent.